Procès d’un casseur : le marquis, la banque et le boulanger

T.R., boulanger de 21 ans, s’est fait choper pendant les émeutes du 1er novembre. Il est accusé d’avoir balancé un parpaing dans le dos d’un agent de la BAC (1 jour d’ITT) et d’avoir lancé des pierres sur la vitrine du Crédit Mutuel de la place Esquirol (« LA banque à qui parler »). Visiblement inexpérimenté, l’accusé a immédiatement avoué être l’auteur des faits qui lui étaient reprochés. Quelle aubaine ! Après un mois de débordements et de samedis perdus pour les commerçants, la justice tient enfin son coupable.

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La première question du juge porte tout naturellement sur la coiffure « de type rasta » (dixit les dépositions du policier) que l’accusé arborait le jour des faits. « Avez-vous changé votre coiffure depuis le 1er novembre ? ». Question purement rhétorique, puisque tout le monde voit bien qu’il a aujourd’hui les cheveux courts. L’effet est réussi, T. est d’entrée déstabilisé, sommé de s’expliquer sur son apparence alors qu’il croyait être accusé de violence sur personne dépositaire de l’autorité publique dans l’exercice de ses fonctions. Il balbutie qu’ « en prison, les dreadlocks ramènent toutes les saletés », mais arrive bon gré mal gré à rebondir en expliquant que « ce changement d’apparence est aussi le signe d’un changement dans [sa] personne ». Fier de lui, le juge continuera de s’amuser avec cette histoire de dreadlocks à travers d’autres questions faussement naïves du type « ah bon ? Mais quel est le problème avec cette coiffure ? »
 
D’autant que le président du procès n’est pas n’importe qui. Pur produit de l’aristocratie française, Henri de Larosière de Champfeu (marié à l’exquise Diane Marie Paloma de Roquemaurel de Lisle) n’est autre que le frère de Jacques du même nom, pas méconnu des milieux de la finance : directeur du FMI de 1978 à 1987, gouverneur de la banque de France de 1987 à 1993, président de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (1993), président de la BNP… Bref, le frangin semblait tout désigné pour présider le procès d’un casseur de banque.
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Depuis la manifestation du 22 février à Nantes, la répression étatique a fait 12 mutilés à vie et un mort chez les manifestants, des centaines d’arrestations arbitraires, des dizaines de comparutions immédiates dans une parodie de justice, de la prison ferme pouvant aller, comme pour Enguerrand, jusqu’à un an d’enfermement, pour avoir jeté un simple fumigène contre une barrière en plastique.

 
Avant de commencer, Henri prend soin de récupérer le parpaing délictueux, qui avait été mis sous scellé, afin de le placer bien en évidence sur son bureau. Tout content de sa pitoyable petite mise en scène, il résume les faits brièvement, pressé d’en découdre avec le petit prolo rebelle qui se tient en face de lui et qui ne paie rien pour attendre. Jean-Michel Baqueux, le flic amoché, est présent pour assister à la petite sauterie, pressentant déjà que son cadeau de Noël sera cette année un peu en avance. Il a une telle tête de flic, que quand bien même il serait revêtu d’un simple pyjama, on aurait envie de lui présenter ses papiers d’identité.
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.Se rappelant soudainement que sa victime du jour n’est pas uniquement accusé de délit de faciès, Henri passe à la prochaine question : « Est-ce que la mort de Rémi Fraisse vous autorise à lancer des parpaings contre les policiers ? »
 
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Et l’accusé de servir la soupe que son avocat lui a demandé de servir, celle que l’on entend dans chaque procès, des répliques formatées pour les merdias, pour les juges, et pour tous ceux dont le cerveau est trop petit ou le portefeuille trop gros pour comprendre que notre insurrection est légitime ; « J’ étais influencé, j’étais pris dans un mouvement de foule, j’ai suivi mon instinct… »
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M. le Marquis, qui s’improvise philosophe pour l’occasion, l’interrompt : « C’est quoi la différence entre l’homme et l’animal ? » Regard dubitatif de l’accusé, qui ne sait plus s’il est encore utile d’intervenir tant le juge se fait les questions et les réponses. Ce dernier reprend : « Ne peut-on pas attendre de l’humain qu’il surmonte son instinct ? »
– Si…
– A quoi sert la police ?
– A protéger la société…
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A gauche, Damien Cour Franklin Roosvelt le 22/02/2014 vers 17h. A droite, à l’hôpital

 
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A gauche, Quentin rue Deurbroucq à Nantes le 22/02/2014 vers 18h30. A droite, à l’hopital le lendemain

 
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Emmanuel à l’hôpital de Nantes le 22 février 2014

 
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Flash-Ball Super pro (44mm) 4e catégorie – « armes à feu dites de défense » Longueur : 33 cm – Poids : 1,550 kg. Fabriqué par Verney-Carron (France), il arme les forces françaises depuis 2002. Il possède la puissance d’arrêt d’un 38 Spécial avec un bruit de détonation équivalent à un fusil à pompe cal.12. Il propulse des balles de caoutchouc (28g) de 44 mm (sphériques) jusqu’à 30 mètres. Sa portée opérationnelle est de 7 à 10 mètres. Energie de 200 joules à 2,5 mètres.

 
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LBD 40 (40 mm) ou Grenad Launcher 06. 1ère catégorie – « conçues pour ou destinées à la guerre terrestre, navale ou aérienne » Longueur : 59 cm – Poids : 2,050 kg. Fabriqué par Brugger & Thomet (Suisse), il arme les forces de l’ordre françaises depuis 2009. Equipé d’un canon simple 40×46 mm en métal, d’une crosse repliable et d’une poignée, il ne produit pas de bruit de détonation. Il propulse des balles mi-dur (26g) de 40 mm sur une distance de 25 à 50 mètres. Sa portée opérationnelle est de 10 à 30 mètres. Energie de 122 joules à 10 mètres et à 84 joules à 40m

 

Autres armes susceptibles de mutiler
Grenades de type classique
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A gauche : Grenades lacrymogènes de type classique. Ici, les GLI F4 (SAE 810) fabriquées par Lacroix-Alsetex.29 Au centre : Grenades lacrymogènes à effet sonore très intense (165 db). Egalement abriquées par Lacroix-Alsetex, elles produisent une forte détonation et sont souvent confondues avec les grenades de désencerclement. Contrairement à celles de type classique, elles n’envoient pas de résidus aux alentours, mais libèrent un nuage de gaz CS pulvérulent. « Lors de la manifestation de Toulouse (31) du 7 mars 2006 (avis 2006-22 évoqué supra, rapport 2007), M. M.R. a été touché à la tête par une grenade lacrymogène qui aurait dû éclater en vol. Le médecin qui l’a examiné a notamment constaté un traumatisme crânien sans perte de connaissance, et plusieurs plaies profondes au niveau du front et du sourcil ayant entraîné la pose de quarante points de suture. »30

 

– Si vous envoyez des parpaings sur les personnes dont le travail est de protéger la société, quel regard croyez-vous que cette société portera sur vous ?
– Un regard méchant ?
Le jeune ouvrier a beau courber l’échine le plus bas qu’il peut, ça ne suffit pas à calmer le magistrat à la double particule, bien décidé à humilier jusqu’au bout le sans-dent qui a eu l’affront de se révolter.
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« Vous envoyez un parpaing sur un policier de dos qui n’a ni casque ni carapace (sic). Où est le courage ? Chez vous, ou chez lui ? » Celles et ceux qui sont familièr-e-s du fameux courage policier, consistant à éborgner des manifestants désarmés à une centaine de mètres ou à asphyxier des vieux Arabes à l’ombre d’un commissariat, apprécieront la justesse de la question, si jamais ils ou elles ont la chance d’être encore en vie.
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Las, Henri refile son os déjà bien entamé à ses complices de la partie civile. C’est le moment où la grandiose avocate du Crédit Mutuel rentre en scène. Elle est ici comme chez elle, c’est presque si on lui demanderait pas de prendre la place d’une des assesseures. Alors que l’on s’attendait à une brève intervention rappelant le montant des dommages infligés sur les différentes agences de la banque (« la modique somme de 78 000 euros tout de même »), la voila qui se livre à un invraisemblable discours politique.
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Les manifestants sont accusés de « stigmatiser la police », une expression qui reviendra trois fois dans sa bouche pleine de novlangue débile. Elle pointe la préparation du manifestant « pour ne pas dire casseur » ; son équipement, « qui comportait un casque, un masque, des gants, et surtout de la littérature, trouvée sur des blogs spécialisés, qui explique comment se défendre contre la police. » Bref, des manifestants armés, organisés, qui oppriment une minorité, la police, vulnérable et désarmée. Il faut le dire vite.
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L’avocate se livre ensuite à une tentative d’analyse des mouvements « anarchistes », qui assimileraient dans la plus grande confusion « les banques, le Grand Capital (sic), à l’État et à sa police, qui seraient à l’origine de la mort de Rémi Fraisse. » Et c’est là qu’a lieu son incroyable conclusion, ce moment où tombent les masques, où la mascarade se laisse voir pour ce qu’elle est : « C’est ce discours qu’il faudrait tarir. »
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C’est ce discours qu’il faudrait tarir.

 
Qui d’autre que l’avocate d’une grande banque peut se permettre de venir donner des prescriptions d’ordre politique à une cour de justice ? Qui d’autre peut se croire légitime à décréter quel discours est acceptable, quel discours ne l’est pas ? Sans complexe, le Grand Capital demande à sa milice, la justice française, de faire taire les pensées déviantes, nuisibles à ses intérêts. Et il n’y a qu’à voir avec quel entrain cette dernière s’exécute pour comprendre que le discours que condamne l’avocate n’est dangereux que parce qu’il est vrai.
Pour tarir tous tout ça, donc, l’avocate propose logiquement de condamner l’échantillon de sous-prolétariat ici présent à rembourser l’intégralité des dommages infligés à l’agence d’Esquirol le 1er novembre 2014, c’est-à-dire 45 928 euros. Trois années et demie de SMIC, ça devrait lui remettre de l’ordre dans ses idées, lui qui confond banque et État !
Le procureur a presque honte de s’exprimer tellement il fait doublon. Il tient quand-même à citer Camus, question de pas paraître complètement inutile, à propos de cette histoire d’instinct évoquée plus haut ; « un homme, ça se retient. » Du coup, pour l’animal smicard qui se tient en face de lui, il demande le remboursement du Crédit Mutuel et un an de prison. Merci, à plus.
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Pour la forme, on laisse l’avocat de la défense terminer les hostilités avec sa plaidoirie. Désintérêt ostensible de la part du juge, qui se cure même furtivement le nez en regardant dans le vide. Il faut dire que l’avocat, Christian Etelin, est d’une extraordinaire médiocrité. Il réussit l’exploit de consacrer la majeure partie de son intervention à expliquer qu’il est stupide d’affirmer que la police a assassiné Rémi Fraisse, que ce sont là des allégations mensongères, qu’il s’agit bien entendu d’un accident, et qu’il faudrait être particulièrement sournois pour prétendre le contraire. D’ailleurs, c’est bien la faute à ces discours grossiers, portés entre autres par des « irresponsables politiques » (il cite, avec une ironie théâtrale : « une tâche indélébile sur l’action du gouvernement » – mais qu’est-ce que Cécile Duflot vient foutre là-dedans ?), que son client s’est laissé emporter, influencé comme il l’était par la propagande d’ultra gauche. Il concède tout de même que le barrage de Sivens n’a pas l’air d’un projet tout à fait réglo, que l’union européenne commence même à se poser des questions, que bon, hein, bon, quand-même ! S’attendant sans doute qu’à l’évocation de la biodiversité des zones humides tarnaises, le président allait soudainement s’écrier : « Acquitté ! »
A la place, ce dernier lui coupe la parole en pleine plaidoirie, chose que je n’avais jamais vue auparavant. Alors que l’avocat raconte comment son client se fait régulièrement tabasser en prison par ses codétenus, il demande, avec tout le mépris qu’il est possible de concentrer en un seul homme : « A-t-il porté plainte ? »
– Eh bien… Non, non, il n’a pas porté plainte. Il n’en a pas encore eu le temps.
– On va essayer de rester factuels, alors. Vous me parlez d’évènements qui n’ont pas fait l’objet de plaintes…
– Bien, bien.
Il est vrai que porter plainte contre des gens violents avec qui l’on est enfermé frappe tellement au coin du bon sens que c’est à se demander si notre boulanger du jour mérite ne serait-ce que ce semblant de procès.
Alors qu’une partie des débats avaient portés sur la nature et la taille des projectiles envoyés sur l’agence bancaire par l’accusé– pierres, cailloux, parpaings ? – l’avocat, vraisemblablement encore bourré de la veille, se débrouille encore pour préciser que son client est titulaire de deux CAP : tailleur de pierre et matériaux composites. Ce n’est que quand il estime avoir fait assez de dégâts qu’il retourne décuver sur son banc, conscient que le banquier-juge qu’il a en face de lui se contient pour ne pas lui balancer son parpaing dans la gueule.
Après un suspens insoutenable, la peine d’élimination sociale est prononcée. La cour a décidé de suivre les réquisitions du procureur – celles de la banque, en fait – 45 928 € de dommages et intérêts, un an de prison dont six mois fermes (question qu’il perde bien son boulot, dans quel cas trois ans et demie de SMIC pourraient pertinemment se transformer en sept ans et demie de RSA), sans oublier les 700€ pour les flics blessés (oui, parce que tous les flics blessés le 1er novembre l’ont étrangement reconnus après coup comme étant l’auteur de leurs blessures… Puisqu’on vous dit que c’était un professionnel !)
La mère crie sa rage, les frères pleurent, les flics les regardent en rigolant. « Il a joué, il a perdu », se gausse l’un d’entre eux devant le palais d’injustice.
A ce prix là, camarade, la prochaine fois, fais comme les flics : vise la tête.
Quant à nous qui sommes encore libres : ciblons le Crédit Mutuel dans chacune de nos manifs, harcelons-les à base de “tiens, tes dommages et intérêts”. A 46 000 euros la vitrine, ça vaut le coup (de marteau) !
Source iaata.info

Pour écrire au camarade incarcéré :
Maison d’Arrêt de Seysses
Rue Danielle Casanova
BP85 Seysses
31603 Muret Seysses
T.R.
N° d’écrou 27107

Maintenir les liens avec le (la) prisonnier(e) :
le courrier & la censure, les permis et le parloir, les radios.

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Données sur le Flash-ball et le LBD 40

Collectif des blessés par la police lors de la manifestation du 22 février 2014 à Nantes

 
Zied et Bouna en 2005
Moushin et Laramy en 2007
Ali Ziri en 2009
Wissam el Yamni et Amine Bentousi en 2012
Abdelhak Goradia, Mourad Touat, Hocine Bouras et Rémi Fraisse 2014
Entre 2000 et 2014, au moins 127 personnes sont mortes sous les coups de la police.
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Sur l’anarchie:
 
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Les anarchistes ne sont pas des extrémistes.
C’est l’ordre social qui est extrême par son exacerbation de la domination hiérarchique, par sa violence, par sa folie meurtrière, par sa destruction de la vie même.
La propriété enfante depuis son invention surtout des pauvres et des exclus et bien marginalement des riches; elle a été le moteur du capitalisme, du colonialisme, du racisme et de l’industrialisme à outrance qui a étendu sa merde à la grandeur de la planète, jusque dans l’air qu’on respire.
Mais il est extrémiste — non, inconcevable — de songer à l’abolir, même si l’humanité pendant l’essentiel de son histoire a vécu sans elle et s’en portait beaucoup mieux.
L’État est au cœur même de toutes les abominations des cinq cents dernières années, des guerres aux massacres en passant par des génocides, mais il est extrémiste — non, inconcevable — de songer à l’abolir, même si encore une fois l’expérience humaine nous démontre qu’on vivrait beaucoup mieux sans lui.
Il est d’une tristesse indicible que de vivre dans une société ou le désir de vivre plutôt que de survivre est perçu comme de la subversion. Une société où remettre en question l’obligation de devoir se vendre — au rabais, de surcroît — pour avoir le privilège de survivre est accueilli comme un scandale. Une société où le désir de n’être déterminé que par ses propres nécessités est considéré comme immoral et outrancier.
L’anarchie n’est pas radicale.
C’est le capitalisme qui est radical par son exploitation. C’est l’État qui est radical par son oppression. Ce sont les religions et les médias qui sont radicaux par leur bêtise. C’est la police et l’armée qui est radicale par sa violence.
Désirer la chute de ces institutions de mort ne constitue en rien de l’extrémisme; je dirais plutôt que ce n’est qu’un simple soubresaut de lucidité et un signe de santé mentale.
Anne Archet