La petite bourgeoisie contre-révolutionnaire

L’opportunisme est le mode de manifestation sur tous les plans, y compris philosophiques, religieux et comportementaux, des couches sociales qui ont démontré historiquement leur impuissance, tant par rapport à la classe dominante que par rapport au prolétariat.

Des couches sociales qui sont en permanence terrorisées par la menace de perdre leurs privilèges et de tomber dans le prolétariat, voire dans le lumpen-prolétariat et qui sont effrayées par la perspective, qui est pourtant leur grande ambition, de rejoindre les rangs de la grande bourgeoisie; des couches sociales qui aspirent à arrêter l’histoire, c’est-à-dire à rendre éternelle la situation qui permet leur survie sans problèmes, sans risques, sans secousses violentes, guerres et affrontements sociaux dont elles ne peuvent que redouter les conséquences; où à faire revenir en arrière le char de l’histoire dès qu’apparaît le mouvement révolutionnaire prolétarien dans lequel elles voient, avec raison, la menace de la disparition totale et définitive de leurs avantages particuliers.

Ces couches sociales de la petite et moyenne bourgeoisie, auxquelles il faut ajouter l’aristocratie ouvrière qui, constituée sur la base d’une situation privilégiée par rapport à la masse prolétarienne, partage la même mentalité et la même attitude réactionnaire que la petite-bourgeoisie, sont vouées à osciller perpétuellement entre la grande bourgeoisie et le prolétariat, dans la mesure où leurs intérêts apparaissent à tel ou tel moment plus menacés par l’une ou par l’autre. Historiquement elles sont les partisans les plus enthousiastes de la démocratie – ce cadre politique et social qui, selon l’idéologie bourgeoise, permettrait à chaque individu, à chaque entreprise, d’agir librement, confiant aux lois du marché son sort et à l’Etat – soi-disant au dessus des classes – la défense des libertés individuelles et de la propriété privée.
Ces couches sociales sont nombreuses; elles forment effectivement une masse considérable – paysanne dans les pays capitalistes moins développés, urbaine dans les autres – et rêvent de constituer la majorité, tout en adorant l’idée de la conscience individuelle qui, selon eux, détermine le bien ou le mal, la paix ou la guerre, le bien-être ou la misère.
Elles ont absorbé toutes les illusions bourgeoises sur la liberté, l’égalité, la fraternité, en y ajoutant une bonne dose de superstitions et de fatalisme: elles croient volontiers à l’existence, après la vie physique, d’un au-delà où toutes les injustices terrestres sont réparées et tous les sacrifices récompensés. Ce n’est pas un hasard si la petite-bourgeoisie, historiquement ballottée entre les classes opposées et dont les membres vivent concrètement dans la concurrence de tous contre tous, représente un terrain fertile pour tous les préjugés et toutes les superstitions: tout ce qui arrive ou peut arriver est le résultat de la volonté d’un être supérieur – un destin inflexible, un dieu, un chef génial, une madone démocratique.

Au cours de la longue période qui a vu l’émergence et la victoire de la classe bourgeoise face à l’aristocratie et au clergé, des couches aristocratiques dégénérées – au sens économique et social – ont représenté une réaction particulièrement tenace à la nouvelle société et au nouveau mode de production anti-féodal. Similairement, pendant toute la période historique où le prolétariat tend à s’affirmer comme la classe porteuse de l’émancipation et du progrès pour toute l’humanité, les couches petites-bourgeoises représentent une réaction spécifique (et la masse réactionnaire mobilisable) contre le mouvement prolétarien.
La petite-bourgeoisie a d’autre part son identité historique au sein de la société capitaliste, qui découle de son rôle contre-révolutionnaire spécifique. Le marxisme enseigne que la petite-bourgeoisie ne peut avoir une potentialité de classe historique, indépendante des autres classes – alors que prolétariat et bourgeoisie, les classes aux deux pôles de la société contemporaine, ont cette potentialité car elles sont porteuses chacune d’un mode de production particulier: le communisme et le capitalisme.
Les couches sociales qui composent ce qu’on appelle la petite-bourgeoisie, sont en réalité des demi-classes, non porteuses d’un mode de production spécifique, non porteuses d’une révolution et d’une société spécifique. Elles sont irréductiblement attachées et dépendantes de la société bourgeoise basée sur le profit, sur l’extorsion de la plus-value.

Mais cela n’empêche pas que dans le développement des affrontements sociaux et de la lutte entre les deux classes fondamentales, pour ne pas être broyée entre le marteau du prolétariat et l’enclume de la bourgeoisie, la petite-bourgeoisie tend à jouer un rôle particulier, un rôle propre, qui peut, dans certaines circonstances, paraître (à ses yeux comme à ceux des autres) un rôle indépendant voire décisif.

Dans certaines phases de la révolution bourgeoise, ces couches ont pu donner une contribution puissante à cette révolution, cela est indéniable; mais elles l’ont fait sous la pression des nécessités impersonnelles du capitalisme aux prises avec la vieille société féodale et au bénéfice de la grande bourgeoisie. Une fois terminée cette phase des révolutions bourgeoises, la petite-bourgeoisie manifeste de plus en plus nettement son rôle contre-révolutionnaire.

L’opportunisme, qui est donc l’expression politique des diverses couches qui composent la petite bourgeoisie, décrit une trajectoire historique en oscillant entre le rôle contre-révolutionnaire anti-prolétarien et le rôle contre-révolutionnaire anti-bourgeois. Dans ce sens la tendance conservatrice et réactionnaire de la petite bourgeoisie revêt des caractéristiques différentes selon les phases historiques et les régions géographiques différentes: pour combattre le prolétariat révolutionnaire elle s’appuie sur la grande bourgeoisie et sur les forces réactionnaires liées à la vieille société précapitaliste, et sur les forces impérialistes intéressées à s’opposer au mouvement révolutionnaire du prolétariat; pour combattre la bourgeoisie révolutionnaire elle s’appuie sur les forces réactionnaires liées à l’ancien régime et sur les forces impérialistes intéressées à s’opposer au mouvement révolutionnaire bourgeois, n’hésitant même pas à chercher l’appui du prolétariat à condition bien entendu que celui-ci ait perdu son indépendance de classe.

Étant donné ce comportement politique et social, dans la phase historique où la bourgeoisie n’a désormais plus aucun rôle révolutionnaire, il va sans dire que la petite-bourgeoisie ne peut plus exprimer et défendre que des positions réactionnaires de conservation sociale. La grande bourgeoisie l’utilise et la nourrit dans cette optique; précisément en raison de sa caractéristique de demi-classe et de son impuissance historique, elle se tourne vers tout ce qui lui donne l’illusion de devenir une véritable classe sociale, avec un programme historique particulier, distinct et supérieur à celui de toute autre classe sociale. Mais la seule chose qu’elle a la possibilité d’atteindre, c’est l’idéologie bourgeoise, que ce soit sous une forme «radicale», modérée ou ouvertement réactionnaire.

L’invariance de l’opportunisme consiste en ce rôle social et politique conservateur, contre-révolutionnaire. Pour jouer ce rôle, pour tenter de «peser» dans la société, la petite bourgeoisie ne peut se baser que sur ses propres conditions matérielles, liées à la petite production, à la petite propriété dont elle défend les intérêts et les limites et d’où découlent les positions politiques immédiatistes, autonomistes, réactionnaires et racistes qui la caractérisent.

La proximité de beaucoup des couches petites bourgeoises avec le prolétariat leur permet de transmettre à celui-ci leurs positions, leurs illusions, leurs superstitions, leurs craintes et leurs ambitions. Cette oeuvre d’intoxication du prolétariat s’est révélée très précieuse et même parfois cruciale, pour la conservation sociale et la défense des intérêts bourgeois. Il serait impossible à la grande bourgeoisie de réaliser directement cette intoxication, de la diffuser avec autant de force au sein des masses prolétariennes: le fossé de classe est trop évident. Il n’en est pas de même avec la petite-bourgeoisie qu’en période de prospérité certains prolétaires peuvent espérer rejoindre: l’antagonisme de classe est beaucoup moins clair et il est souvent pris pour une différence individuelle et non sociale.

L’histoire a montré que dans les périodes de grave crise économiques et sociales la bourgeoisie n’avait aucun scrupule à abattre son jeu et à instaurer sa dictature de classe ouverte, la petite bourgeoisie a au contraire besoin de la démocratie comme de l’air pour respirer. C’est dans l’ambiance démocratique que la petite bourgeoisie peut le mieux exercer toutes ses capacités de médiateur et d’entremetteur, au point de remplir tous les espaces politiques, sociaux et économiques permis par le développement capitaliste. Ce n’est pas par hasard que dans les pays capitalistes les plus développés la petite bourgeoisie prolifère dans les secteur du commerce, des «services», de l’administration, de la bureaucratie, de la culture, de l’information, de la religion ou du sport, plutôt que dans les secteurs traditionnels de l’artisanat, de la petite production et de l’agriculture. On rencontre davantage dans ces derniers secteurs des éléments venus du prolétariat avec l’espoir d’échapper à leur condition en «se mettant à son compte».

Revue théorique du parti communiste international

En photo, 1500 petits patrons et commerçant gilets jaunes rassemblés à Montpellier fin 2018 (sur une agglomération et sa périphérie comptant 600.000 habitants) face à un centre commercial qui fermera ses portes pendant une heure.