Retraites, Muleta et contre-feu

Qui ne travaille pas ne mange pas. Voilà l’impératif démagogique qui prétend résoudre la question, simplement en mettant en rapport le droit de manger avec l’obligation de travailler. Se pose en réalité la question du rapport entre le droit de manger et celui de ne pas travailler (si toutefois il est licite d’utiliser la conception vide et abstraite de « droit »). Alors que la nature charnelle de l’homme exige qu’il se nourrisse, sa nature spirituelle lui enjoint, peut-être même plus impérieusement, de ne pas travailler pour pouvoir jouer et se livrer à la contemplation. Il faudrait plutôt parler d’un droit au non-travail plutôt que d’un « droit au travail ».

(Giuseppe Rensi, 1923)

Le sens du présent projet de laminage des retraites n’est bien entendu pas celui d’acter un « droit au non-travail », mais bien celui de finaliser la reconstruction et l’adaptation de la contrainte politique du travail aux conditions économiques nouvelles de la crise de la globalité capitaliste.

Lors de sa présentation du contenu de ce projet de réforme, le monde médiatique a, avec une belle unanimité, souligné une prétendue erreur stratégique du Premier ministre, qui, en repoussant de deux ans l’âge de départ à la retraite au taux plein, aurait malencontreusement fâché son principal soutien syndical. Il s’agit au contraire d’une stratégie délibérée : c’est la technique de la muleta, qui consiste à détourner l’attention du taureau de la contestation sociale en agitant un énorme chiffon rouge, pour focaliser l’attention sur l’âge de la retraite et faire passer à l’arrière-plan le cœur de la réforme, à savoir la baisse globale des pensions à travers la mise en place du système à points. Le gouvernement aura beau jeu, à très court terme, d’organiser une fausse capitulation (provisoire) sur ce point technique précis, en montrant qu’il est ouvert à la négociation et au dialogue. Par la même occasion il redonnera le beau rôle aux syndicats dits réformistes qui pourront se targuer de leur efficacité à faire plier le gouvernement, tout en stigmatisant les autres…

On pourrait aussi dire que c’est la technique du contre-feu : le gouvernement ne pouvait pas ignorer que les syndicats réformistes seraient vent-debout contre cette mesure, ce qui a été faussement analysé comme une tentative de passer en force. C’est au contraire une stratégie pour amener les syndicats choisis à négocier sur le terrain choisi par le pouvoir ! C’est gros comme un porte-conteneurs : on sera d’accord pour négocier cette question d’âge de départ en échange de l’acceptation du reste. Quand absolument tout le monde a compris qu’il y avait deux dimensions séparables dans le projet présenté par le gouvernement, et que le pouvoir organise sciemment, délibérément, spectaculairement un clash sur un point de détail technique annexe, il est limpide qu’on est dans une tentative de mystification. (Le « rasoir d’Ockham » nous enjoint cependant de ne pas exclure la possibilité que ce qui détermine l’action du pouvoir ne soit finalement que de la bêtise et de l’aveuglement…).

Autre avantage : en mettant provisoirement les syndicats dits réformistes dans la rue, on organise par avance la prochaine cacophonie syndicale en brouillant les différents messages : la contestation n’est plus entre la rue et le pouvoir, mais déplacé dans le cœur même de la contestation. Le pouvoir n’aura plus qu’à se présenter en pacificateur… Ce faisant, un détail a malgré tout été omis : ce bel échafaudage machiavélien pourrait sans doute fonctionner avec les appareils syndicaux, mais rien ne garantit par contre à l’avance que la dynamique de la contestation, qui échappe toujours en partie aux appareils, ne pose pas la question sociale d’une autre manière.

Autre stratagème utilisé : le rideau de fumée. Pour tout être sensé, le calcul d’une retraite adossée sur l’ensemble de la carrière entraîne nécessairement une baisse de revenu. Le parcours professionnel de chacun étant maintenant soumis à l’impossibilité de toute projection dans la durée, avec des contrats de plus en plus courts et de plus en plus aléatoires, plus personne ne peut rationnellement tabler sur la possibilité d’une carrière complète. Oui, mais, le gouvernement garantirait ces fameux 1 000 euros par mois [de minimum contributif, quand cela est de loin en loin souligné] : sauf que c’est pour les gens qui auront été en mesure d’acheter sans interruption des points pour un montant minimum au smic, et que donc en particulier les petits agriculteurs, artisans, commerçants qui ne se paient pas au smic malgré leurs heures, et tous les autres petits contrats précaires, ne pourront jamais remplir les conditions nécessaires, comme c’est déjà le cas. Ils ne toucheront d’évidence qu’une fraction de ces 1 000 euros. Mais là encore, c’est l’arbre qui cache la forêt : 1 000 euros, même pour une carrière pleine, ou plutôt, dans le projet de réforme, même si l’on aura travaillé toute sa vie au smic, restent une aumône et constituent une insulte en acte.

Cette histoire selon laquelle chaque heure travaillée ouvrirait des droits, alors que ce n’est pas automatiquement le cas avec la logique du calcul par trimestre, si on n’est pas en mesure de travailler le minimum d’heures requis, ne sert qu’à faire prendre des vessies pour des lanternes : cela implique en effet l’acceptation du développement de toutes les formes de précarité puisque l’on admet donc explicitement que des humains puissent, et devront, vivre au jour le jour avec des salaires qui ne sont même pas en mesure d’assurer le minimum de cotisations retraites (dans l’actuel système). Comment des achats de droits fondés sur un salaire, ou plus généralement un revenu, qui ne permet pas de vivre aujourd’hui au quotidien pourrait-il assurer des moyens de vivre futurs ?

Cette histoire de réforme des retraites reste, de quelque manière qu’on aborde le problème, une réforme du travail proprement dit. Il s’agit de casser l’archaïque logique des statuts, qui ouvrait des droits collectifs, au profit de droits individuels indépendants de tout statut particulier, en dehors de toute archaïque notion de branche professionnelle. Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que l’actuelle notion de carrière complète devient totalement obsolète dans le projet en cours : l’ambition est que le système puisse fonctionner quel que soit le temps réellement travaillé par les agents économiques. C’est pourquoi le pouvoir insiste malgré tout sur cette histoire d’âge d’équilibre (des comptes) : cette notion d’équilibre doit entraîner mécaniquement un processus d’ajustement automatique, c’est-à-dire dépolitisé, soustrait autant que possible à la négociation. L’idée est de fourguer aux partenaires sociaux le fardeau de l’ajustement des trois paramètres finaux : il y a un stock de points, une valeur du point, et un stock de bénéficiaires, à vous de vous débrouiller pour que cela tienne. Et c’est pour vraiment garantir l’élimination du facteur politique que le budget global en termes de part de PIB doit nécessairement être sanctuarisé.

Dans le projet de réforme, le principe de la répartition semble sauvegardé, mais seulement en apparence. Dans l’esprit de 1945, c’était l’ensemble des gens qui travaillaient qui payaient les retraites de ceux qui ne travaillaient plus : c’était le collectif de travail qui finançait les pensions de ceux qui partaient. La logique de la retraite à points c’est, au contraire, chacun, individuellement, qui s’ouvre des droits futurs en fonction de parcours économiques aléatoires et non choisis : il n’y a plus qu’une fiction comptable qui s’engage à allouer aux retraités, à ceux qui sortent du marché du travail, l’ensemble des sommes récoltées au titre, non plus de cotisations, mais d’achats de droits explicitement conçus comme fluctuants (conséquence du verrouillage de la part de PIB).

La logique de cette retraite à points est d’acter l’impossibilité de garantir à chacun une carrière professionnelle complète, et donc d’amener à l’abandon de ce concept de « carrière ». On est en train de passer d’une logique de droit global, d’une sorte de « droit en soi » à la retraite, à une logique de droits parcellaires cumulés, ce qui au bout du compte renvoie au principe de la fin d’un âge « normal » de départ à la retraite : ce qui déterminera l’âge de départ ce sera à terme l’acceptation d’un compromis, laissé à l’appréciation de chacun, entre un nombre insuffisant de points et sa valeur nécessairement tributaire de la baisse de la valeur du travail et de la déstructuration toujours plus poussée du « marché » du travail.

Cette histoire de retraite devient nécessairement une fiction comptable à partir du moment où l’on ne veut que sauvegarder l’idéologie de la solidarité intergénérationnelle : le système se heurte à une limite comptable dont personne ne parle sur le fond. En effet, il y a bien sûr une limite financière au fait qu’un nombre de plus en plus limité d’« actifs » doive prendre en charge un nombre de plus en plus grands d’« inactifs ». Le pouvoir insiste même lourdement sur ce point. Mais ce qui n’est jamais questionné c’est le postulat selon lequel ce serait aux revenus du travail de financer les exclus du travail, le postulat selon lequel ce serait nécessairement au travail de financer le non-travail… Ce qui n’est finalement jamais questionné, c’est la place réelle du travail dans la société, sa finalité comme son contenu.

La retraite à points, même du point de vue du système, n’est-elle pas finalement une pure fiction sur l’avenir du système lui-même ? Ce qui se joue sous nos yeux, ce n’est pas un problème comptable, mais la dernière tentative en date de formater l’humain sur une base strictement individualiste : l’on voit bien que la protestation qui s’organise a également pour moteur (au moins en partie) le refus d’une telle individualisation, la revendication largement informelle d’une réinvention du vivre-ensemble… L’objectif de ce projet de réforme est de tenter de pousser un peu plus loin encore le processus de dépolitisation du fait social, pour masquer la crise globale, alors même que cette dépolitisation en est le cœur palpitant qui l’irrigue.

L’idéologie qui nous est vendue avec cette réforme c’est que ce serait l’ancienne cohérence politique issue de la guerre qui serait la cause des ratés du développement économique : ce qui est caché, c’est que, s’il y a bien une faillite de cette ancienne cohérence politique, c’est parce qu’il y a une faillite concomitante, indissociable, de son résultat économique. Or l’idéologie économique dont se réclame le pouvoir repose sur le fantasme que le monde brut de l’économie pourrait continuer de fonctionner en roue libre en l’absence de sens du vivre-ensemble…

… Ou comment un projet de réforme mené au nom de principes strictement économiques, au nom d’une négation du politique, se retourne en manœuvre strictement idéologique qui réclame une réponse essentiellement politique. Puisse ce mouvement préserver sa part d’insoumission pour faire mentir ces lignes.

Louis
Colmar,
le 16 décembre 2019.

En photo, Caen, matinée du 18 décembre 2019

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