La pornographie et le deuil

La pornographie et le deuil

Le 15 novembre 1978, 7 000 femmes sont descendues dans les rues de San Francisco, envahissant et débordant les quartiers  » porno ». Cette manifestation pour reprendre la nuit » faisait partie d’un colloque de trois jours ayant pour thème :  perspectives féministes sur la pornographie », organisé par les Femmes Contre la Violence dans la Pornographie et dans les Média » de Berkeley. Avant de commencer la marche, la foule a écouté ce discours d’Andréa Dworkin.

J’avais cherché des choses A dire ici ce soir très différentes de celles que je vais dire. Je voulais venir ici en militante, fière et dans une sacrée colère. Mais, de plus en plus, la colère m’apparait comme l’ombre pâle du sentiment de deuil qui m’envahit. Si une femme a une quelconque idée de sa propre valeur, voir des bribes de pornographie peut l’amener effectivement à une rage utile. Etudier la pornographie en quantité et en profondeur, comme je l’ai fait pendant plus de mois que je ne voudrais me le rappeler, amènera cette même femme au deuil.

La pornographie en elle-même est vile. La caractériser autrement serait mentir. Aucune peste d’intellectualismes ou de sophismes masculins ne peut changer ni cacher ce simple fait. Georges Bataille, philosophe de la pornographie (qu’il dénomme « érotisme »>), l’exprime avec clarté : « Essentiellement, le domaine de l’érotisme est le domaine de la violence, le domaine de la violation »[1]. Bataille. A la différence de tant de ses pairs, rend au moins explicite le fait qu’il s’agit ici de violer les femmes. Dans les termes euphémistiques si chers aux intellectuels mâles qui écrivent sur la pornographie. Bataille nous informe que « c’est essentiellement la partie passive, féminine, qui est dissoute en tant qu’être constitué »[2]. « Être dissoutes » — par n’importe quel moyen — est le rôle des femmes dans la pornographie. Les grands chercheurs scientifiques et les philosophes de la sexualité, dont Kinsey, Havelock Ellis, Wilhelm Reich et Freud, appuient cette vision de notre fonction et de notre destin. Les grands écrivains hommes utilisent un langage plein de beautés afin de nous montrer en fragments et, ensuite, ils nous « dissolvent », progressivement, par n’importe quel moyen. Les biographes des grands artistes hommes encensent les atrocités réelles que ces hommes ont commises contre nous, comme si ces atrocités étaient essentielles à la création artistique. Et, à travers l’histoire telle que les hommes l’ont vécue, nous avons été « dissoutes » par n’importe quel moyen. Notre peau tranchée et le cliquètement de nos os constituent les sources énergétiques de l’art et de la science tels que les hommes les définissent, et aussi le contenu principal de la pornographie. Cette expérience viscérale d’une haine littéralement sans bornes à l’égard des femmes m’a mise au-delà de la colère et au-delà des larmes ; je ne puis vous parler que du deuil.

Toutes, nous nous sommes attendues à un monde différent de celui-ci, n’est-ce pas ? En dépit des privations matérielles et émotionnelles que nous avons pu subir, enfants ou adultes, en dépit de ce que nous avons compris à travers l’histoire ou à travers les témoignages de personnes vivantes sur les formes et sur les causes de la souffrance humaine, toutes, nous avons cru, dans notre for intérieur, en la possibilité humaine. Nous avons cru en l’art, en la littérature, ou bien en la musique, en la religion, en la révolution, en nos enfants et aussi dans le potentiel rédempteur de l’érotisme ou de l’affection. En dépit de ce que nous savions de la cruauté, nous croyions toutes en la bonté ; en dépit de ce que nous savions de la haine, nous croyions toutes en l’amitié ou en l’amour. Aucune d’entre nous n’aurait pu imaginer ni croire les simples faits de la vie tels que nous les connaissons maintenant : la rapacité du désir masculin de dominer ; la malignité de la suprématie mâle ; le mépris virulent des femmes qui constitue la base même de la culture dans laquelle nous vivons. Le Mouvement des Femmes nous a contraintes à nous confronter toutes à ces faits. Mais nous avons beau être courageuses et lucides, nous avons beau accepter la réalité sans romantisme et sans illusions, nous sommes tout simplement submergées par la haine des hommes pour notre espèce : la morbidité, l’insistance, l’obsession de cette haine, et sa propre célébration dans chaque détail de la vie et de la culture. Nous pensons l’avoir mesurée une fois pour toutes, nous pensons l’avoir vue dans toute sa cruauté spectaculaire, en avoir appris tous les secrets, nous y être habituées, ou l’avoir dépassée, ou nous être organisées contre elle afin d’être protégées de ses pires excès. Nous pensons savoir tout ce qu’il y a à savoir sur ce que les hommes font des femmes, même si nous ne pouvons pas imaginer pourquoi ils font ce qu’ils font — et puis quelque chose arrive qui nous rend folles, qui nous met hors de nous, et nous sommes de nouveau enfermées comme des bêtes en cage dans la réalité engourdissante du contrôle mâle, de la revanche masculine contre Dieu sait quoi, de la haine des hommes pour notre être même.

 On peut tout savoir, et ne pas imaginer les films « snuff ». On peut tout savoir, et être encore choquée et terrifiée lorsqu’un homme qui a tenté de faire des films « snuff » est relâché, malgré les témoignages des femmes détectives qu’il avait voulu torturer, tuer — et, bien sûr, filmer. On peut tout savoir, et être encore sidérée, paralysée, quand on rencontre une enfant qui est régulièrement violée par son père ou par quelque autre parent proche. On peut tout savoir et en être encore réduite à bredouiller quand une femme est poursuivie parce qu’elle a tenté d’avorter avec des aiguilles à tricoter, ou quand une femme est écrouée pour avoir tué un homme qui l’avait violée ou torturée, ou tandis qu’il la viole ou qu’il la torture. On peut tout savoir et vouloir encore et en même temps tuer et être morte, quand on voit, sur la couverture d’un magazine national, la photo glorieuse d’une femme broyée par une machine à hacher la viande, aussi répugnant que puisse être ce magazine. On peut tout savoir, et encore refuser de croire, profondément, que la violence personnelle, sociale et culturellement approuvée contre les femmes est illimitée, imprévisible, envahissante, constante, impitoyable, bienheureuse et ouvertement sadique. On peut tout savoir, et être encore incapable d’admettre que le sexe et le meurtre sont confondus dans l’esprit des hommes, de sorte que l’un sans la possibilité imminente de l’autre est impensable, impossible. On peut tout savoir et refuser encore, au fond, d’admettre que l’annihilation des femmes est la source de la signification et de l’identité pour les hommes. On peut tout savoir, et vouloir encore, désespérément, ne rien savoir parce que faire face à ce que nous savons, c’est se demander si la vie elle-même vaut la peine d’être vécue.

Les pornographes modernes et anciens, du visuel et de l’écrit, vulgaires et aristocratiques, avancent une proposition sempiternelle : le plaisir érotique des hommes dérive et dépend de la destruction sauvage des femmes. En tant qu’il est le pornographe le plus distingué du monde, le Marquis de Sade (dénommé « le divin Marquis » par les hommes érudits) a écrit dans un de ses grands moments de retenue et de civilité : « Il n’y a pas une femme au monde qui jamais n’aurait eu raison de se plaindre de mes services si j’avais eu la certitude de pouvoir la tuer après ». L’érotisation du meurtre est l’essence de la pornographie, comme c’est l’essence de la vie. Le bourreau peut être un policier qui arrache les ongles de sa victime dans une cellule de prison, ou bien un homme dit normal en train d’essayer de baiser à mort sa femme. Le fait est que le processus du meurtre — et l’acte de violer ou de battre les femmes sont des étapes dans ce processus — constitue pour les hommes l’acte sexuel fondamental, dans la réalité et/ou dans l’imaginaire. Les femmes en tant que classe doivent rester asservies, assujetties à la volonté sexuelle des hommes, parce que la certitude d’un droit de mort impérial — que ce droit soit entièrement ou partiellement exercé — est nécessaire pour alimenter les appétits et les comportements sexuels. Sans les femmes comme victimes véritables ou potentielles, les hommes deviennent, comme dit le jargon hygiénique contemporain, « sexuellement dysfonctionnels ». C’est la même motivation qui opère chez les homosexuels mâles, où la force et/ou la convention désigne quelques hommes comme femelles ou féminisés. La prolifération du cuir et des chaînes chez les homosexuels mâles, ainsi que la nouvelle mode qui consiste, pour les pédérastes soi-disant radicaux, â défendre les circuits de prostitution des garçons, témoignent de la permanence de la compulsion masculine de dominer et de détruire qui est à l’origine du plaisir sexuel pour les hommes.

La chose la plus atroce dans la pornographie, c’est qu’elle dit la vérité mâle. La chose la plus insidieuse dans la pornographie, c’est qu’elle dit la vérité mâle comme si c’était la vérité universelle. Ces images de femmes enchaînées et torturées sont censées représenter nos aspirations érotiques les plus profondes. Et quelques-unes d’entre nous le croient, n’est-ce pas ? La chose la plus importante dans la pornographie, c’est que les valeurs qu’on y trouve sont les valeurs communes aux hommes. Tel est le fait crucial que les hommes de droite et les hommes de gauche (de manières différentes à leur façon mais se renforçant mutuellement) voudraient cacher aux femmes. Les hommes de droite voudraient cacher la pornographie, les hommes de gauche voudraient cacher sa signification. Tous souhaitent y avoir accès pour y trouver l’encouragement et l’énergie. La droite voudrait y accéder en privé, la gauche voudrait y accéder publiquement. Mais que l’on voie ou non cette pornographie, les valeurs qu’elle exprime sont les valeurs exprimées à travers les actes de viol et de tabassage des femmes, à travers le système juridique, à travers la religion, l’art et la littérature, à travers les discriminations économiques exercées systématiquement contre les femmes, à travers les académies moribondes, par les hommes sages et sympathiques et éclairés dans tous ces domaines. La pornographie n’est pas un genre d’expression séparé et différent du reste de la vie ; c’est un genre d’expression qui s’harmonise tout à fait avec la culture, quelle qu’elle soit, qui la nourrit, légalement ou illégalement. Et dans les deux cas, la pornographie sert à perpétuer la suprématie des hommes et les crimes de violence contre les femmes parce qu’elle conditionne, entraîne, incite et encourage les hommes à mépriser les femmes, à les exploiter et à les blesser. La pornographie existe parce que les hommes méprisent les femmes, et les hommes méprisent les femmes en partie parce que b pornographie existe.

Pour moi, la pornographie m’a défaite comme, jusqu’ici, la vie jamais ne l’avait fait. Quelles que soient les luttes et les difficultés que j’ai dû affronter, j’ai toujours voulu trouver le moyen de continuer, même si je ne savais pas comment faire pour vivre encore une journée, apprendre encore une chose, faire encore une promenade, lire encore un livre, écrire encore un paragraphe, voir encore un ami, aimer une fois encore. Quand je lis ou je vois de la pornographie, je voudrais que tout s’arrête. Pourquoi, je me dis. pourquoi sont-ils tellement cruels et pourquoi en sont-ils tellement fiers ? Parfois, il y a un détail qui me rend folle. Il existe une série de photos : une femme tranche ses seins avec un couteau, barbouille son propre corps avec son propre sang, enfonce une épée dans son vagin. Et elle sourit. Et c’est ce sourire qui me rend folle. Il existe une pochette de disque, exhibée dans la grande vitrine d’un magasin. L’image sur la pochette montre, de profil, les cuisses d’une femme. Son entrejambe est suggéré parce que nous savons qu’il est la ; il n’est pas montré. Le titre du disque, c’est : « Baise-moi à mon ». Et c’est l’emploi de la première personne qui me rend folle. « Baise-moi à mon ». L’arrogance. Le sang-froid. Et comment ça peut continuer comme ça, dans l’absurdité, dans la brutalité, dans la stupidité, jour après jour, année après année, ces images et ces idées sont déversées, emballées, vendues, achetées, promues, et ça dure et ça dure, et personne n’y met fin, et nos chers petits amis intellectuels le défendent, et les élégants avocats radicaux plaident en sa faveur, et les hommes de toutes sortes ne peuvent pas et ne veulent pas vivre sans ça. Et la vie, qui signifie tout pour moi, ne signifie plus rien, parce que ces célébrations de la cruauté détruisent jusqu’à ma capacité de sentir et d’aimer et d’espérer. Plus que tout, je déteste les pornographes pour m’avoir privée de l’espoir.

La violence psychique de la pornographie, à elle seule, est insupportable. Elle frappe quiconque, réduisant la sensibilité à une bouillie, anéantissant le cœur. On devient engourdi. Tout s’arrête, et on regarde les pages ou l’écran et on sait : voilà ce que veulent les hommes, voilà ce que les hommes ont eu, voilà ce à quoi les hommes ne renonceront pas. Comme l’a fait remarquer la féministe lesbienne Karla Jay dans un article intitulé « L’Herbe, le porno et la politique du plaisir », les hommes renonceront aux raisins, à la laitue, au jus d’orange, au vin portugais et au thon, mais les hommes ne renonceront pas à la pornographie. Et oui : on a envie de la leur arracher, de la brûler, de la déchirer, de la faire sauter, de démolir leurs cinémas et leurs maisons d’édition. On peut faire partie d’un mouvement révolutionnaire, ou on peut faire son deuil. Peut-être ai-je trouvé la vraie source de mon deuil : nous ne sommes pas encore devenues un mouvement révolutionnaire.

Ce soir, nous allons toutes marcher ensemble, pour reprendre la nuit, comme des femmes l’ont fait dans des villes partout dans le monde, parce que dans tous les sens du mot, aucune de nous ne peut marcher seule. Toute femme qui marche seule est une cible. Toute femme qui marche seule est traquée, harcelée, blessée encore et encore par une violence psychique ou physique. C’est seulement en marchant ensemble que nous pouvons marcher avec le minimum de sécurité, le minimum de dignité, le minimum de liberté. Ce soir, marchant ensemble, nous proclamerons aux violeurs et aux pornographes et aux hommes qui battent leurs femmes que leurs jours sont comptés, et que notre heure est arrivée. Et demain, que ferons-nous demain ? Parce que, mes sœurs, la vérité, c’est qu’il faudra reprendre la nuit toutes les nuits, sinon la nuit ne nous appartiendra jamais. Et, une fois que nous aurons conquis la nuit, il nous faudra aller vers la lumière, prendre le jour et le faire nôtre. Voilà notre choix et voilà notre nécessité. Ce choix, cette nécessité, sont révolutionnaires. Pour nous, les deux doivent être inséparables, comme nous devons être inséparables dans notre lutte pour la liberté. Beaucoup d’entre nous avons déjà fait beaucoup de chemin, — chemin courageux et dur — mais nous ne sommes pas allées assez loin. Ce soir, avec chaque souffle, avec chaque pas, nous devons nous engager à aller jusqu’au bout, pour transformer ce monde-prison, ce monde-tombeau dans lequel nous vivons, en un monde de joie auquel nous avons droit. C’est ce qu’il nous faut faire et c’est ce que nous ferons, pour nous-mêmes et pour toutes les femmes, mortes et vivantes.

Andrea Dworkin

Traduit de l’américain par Nancy Huston

« Si la pornographie sert à faire voir que la vie sexuelle a un peu trop goût de mort (…) cette vie sexuelle (…) à propos de laquelle il n’est peut-être pas abusif de penser que si elle a tant promu la reproduction comme sa finalité, c’était à la mesure de la mort qu’elle mettait en jeu. Comme dénégation ou comme conjuration ? »

Luce Irigaray, in Les Femmes, l’érotisme et la pornographie, éd. du Seuil.

 

[1] Georges Bataille : L’Erotisme. Ed de Minuit. Paris. 1957. p. 23.

[2] Ibid., p. 24.

Source tradfem