Imagine, une fête idéale, qui arriverait au bon moment

Pas une fête de jeunes qui bossent déjà trop, où tout le monde se regarde en chiens de faïence.

Pas une boite. Pas une fête de famille. Pas Disneyland avec des inconnus sous payés qui errent en sueur sous leur masque de Mickey flippant.

Pas un festival hors de prix où personne n’a le temps de vivre autre chose que ce qui était prévu (c’est à dire danser sur les mêmes groupes que d’habitude plus d’autres pourris qu’on entend mal, boire coûteusement et draguer en vitesse pour ceux qui peuvent).

Imagine une vraie teuf. Une où on peut commencer à envisager quelque chose.

Commence par imaginer ça pour comprendre.

Commence par imaginer la soif qu’on a tous, de vivre quelque chose qui puisse être nommé comme tel.

Et maintenant, imagine le lieu (revendiqué sans importance), l’instant où toutes ces soifs, supposément, convergent.

Une nuit, de jeunes adultes connaissant d’autres jeunes adultes dont certains ont un véhicule, vont s’organiser pour se retrouver en secret dans la campagne et danser toute la nuit. Pour accéder à cette fête il faut que l’un d’eux te passe l’info. Comme pour trouver les schtroumpfs.

Une fois arrivé, il arrive qu’un barrage de schtroumpfs soit vraiment là, mais qu’ils te laissent passer.

Tu entends la teuf avant de la voir, un peu comme la mer, les mouettes et l’odeur en moins.

Et tu débouches au milieu d’une foule de gens, chose à laquelle plus personne n’osait croire.

Mais où étaient les gens cool, les gens ouverts d’esprit pendant ces longs mois, ces années de disette intellectuelle et de désert capitaliste?

Ils se terraient de part le monde, et maintenant ils sont tous là. Cours te mêler à eux.

Retiens toi de les prendre dans tes bras, même si leurs chiens se reniflent le cul, nous les humains avons d’autres usages…

Contente toi de t’ offrir à leurs regards distraits en dansant sur de la musique techno.

Tout le monde te dira qu’ici tu es libre, tu peux danser sur de la techno tout ton saoul.

Et si tu écoutes cette musique tu te rendras compte qu’elle est suffisamment rythmée pour sautiller dessus. Enfin, des fois.

On t’encouragera à apprendre à l’aimer. On t’expliquera que c’est plus facile avec un exta dans la gueule.

Ne t’en formalise pas. Pas encore. Tu auras tout le temps de méditer ce chapitre quand il faudra partir, reprendre le volant et recroiser les schtroumpfs. D’ici là tu as tout le temps d’inventer des moments inoubliables.

De toutes façons c’est pas avant demain matin, c’est à dire dans très longtemps, puisqu’on peut rallonger le temps, mais oui, par exemple sans dormir, et ça passe mieux avec du speed.

Si tu poses des questions bateaux, tu trouveras quelqu’un pour y répondre: On te dira que les gens ici sont réunis par la passion de la musique, que le respect et l’absence de jugement sont la règle, que seule la violence et plus particulièrement la violence aux femmes est réprimée bénévolement. On te parlera peut-être des TAZ, zones d’autonomie temporaires, à pas confondre avec le comprimé du même nom.

Si avec tout ça tu ne commences pas à rêver, si avec tout ça tous ces gens ouverts d’esprit qui sont là pour ça ne commencent pas tous à rêver, et à tendre, ensemble, vers… Vers…

Fais quand même gaffe à ce que tu avales comme produits, on a vite fait de transformer son estomac en labo trashé.

Enfin je dis ça, c’est pas pour être réac… Je sais bien qu’on fait pas d’expérience si on est trop frileux…

Et que si deux générations de teuffeurs les avaient pas gobés, les jeunes qui bouffent des extas en boite ne sauraient même pas que c’est comestible. J’ai pas voulu dire de mal de la drogue. Après tout c’est quand même les pourboires laissés par les dealers qui servent souvent à financer les sound system. Parce-que c’est cher le matos qui sert à mixer. Très cher. Même quand personne nous le confisque.

Puis la drogue c’est la seule chose qu’on recherche, qu’on troque, qu’on amasse ou qu’on dépense, bref, c’est le SUJET de la conversation, celle qu’on va peut-être réussir à nouer avec ces gens formidables, alors faut pas cracher sur ces petits riens qui font tout.

Les meufs dans tout ça? Bah c’est comme partout ailleurs en légèrement plus détendu.

Si elles sont très belles ou riches, tout le monde veut se les faire. Sinon soit elles tombent sur le célibataire désespéré de la fête, soit elles sont libres de danser sur de la musique techno tout leur saoul.

Après tout c’est sympa.

J’exagère. Il doit y avoir des moments bien. Sinon personne irait plus.

J’en ai vu, des femmes, traînées en silence par un connard, avec leur regard sombre d’animal en cage. Je sais qu’elles doivent d’autant plus pouvoir compter sur des rencontres, et que les teuf, pour la part de hasard qu’elles contiennent et suscitent, peuvent les sauver un peu autant que les mettre à rude épreuve, car tout est plus violent à qui est attachée.

J’ai vu de tout.

J’ai vu surtout le machisme ordinaire. Celui qui nous force à hurler et à jouer des coudes pour passer, une à une, laborieusement, au-dessus du plafond de mépris de ces messieurs.

Je n’ai jamais eu de camion, au cul duquel accrocher “bourgeoise, roules prudemment, ton fils est peut-être à l’arrière”.

Mais ce sont celles qui en font le plus qui en disent le moins…

La politique en teuf? Les ambiances d’aujourd’hui sont les rejetons bâtards des ambiances d’hier, progéniture sporadique que le vent du hasard promène. On peut trouver de tout en teuf. C’est à dire des bourgeois blêmes, des prolos romanesques, des conspi cinglés et des gens de gauche. Parfois même un libertaire ou deux, ce qui est déjà plus que nulle part ailleurs.

Ça fait un moment que l’objectif de la teuf c’est la teuf. Et c’est presque pas plus mal comme ça.

Découvrir une musique, danser, apprendre à rencontrer des gens sans trop savoir quoi se dire… Tant qu’on est pas encore tout à fait envahi par des hordes de fachos fanatiques ça laisse un joli bout d’espoir.

Puis il y a les décors sublimes faits de rien, l’importance de l’imaginaire. Complètement pourri par le new-age, mais si réconfortant.

Si… Humain. Qui pourrait trouver une parenté entre l’Allemagne des années 40 et ces fêtes joyeuses, paisibles, où tout le monde ramasse les déchets le lendemain? C’en est si loin que même moi, quand je vois une croix gammée sur une tenture, je ne frémis pas.

Car je crois à ces fêtes. Aussi étonnant que cela puisse paraître. Je crois aux ambiances qui nous construisent.

J’ai beau en avoir eu mille fois la preuve, je peine à croire qu’on puisse glisser de tout dans n’importe-quoi.

Il y a des abîmes qu’on ne peut franchir sans prendre au-moins un demi siècle pour le faire.

On ne pourra pas faire des teuf le contraire de ce qu’elles sont. Pas tout à fait.

La teuf c’est l’initiative, le jeu, et surtout, la gratuité.

La teuf n’a pas de pays. Pas de maîtres à penser. Si elle a un esprit, il tient presque tout entier dans l’art enfantin de perdre ses questions pour mieux les retrouver.

Je crois aux tendres rejetons de ce monde si dur, à leurs tentatives maladroites de se sentir autre chose que vides, autre chose que larbins, autre chose qu’éteints, frileux, soumis, comme on veut qu’ils soient, comme ils finissent par devenir, par excès de politesse.

Je crois aux restes de chaleur humaine.

Je crois à la suffocation claustrophobe de tous les jeunes êtres qu’on plie à des protocoles inquiétants.

Je crois au sentiment d’être salis par ce qu’on nous demande. Je crois à la douleur poignante et muette enterrée six pieds sous terre et sonnant creux sous les chemins de vie. Je crois au désir passager de se réveiller ailleurs. Je crois à ce qui reste de désir sincère et d’ambition réelle quand on a fini de se troncher les uns les autres pour des broutilles et qu’on a fait le tour de nos petites boites.

Je crois aux élans sensibles, aux hésitations, aux troubles.

A l’immensité des possibles.

Je ne peux pas croire qu’on puisse vivre sur un monde si vaste, au sein d’une civilisation si pleine de savoirs si riches, et qu’on puisse ne jamais s’en sentir grisé. Je sais qu’il en faudrait si peu pour que chacun brûle d’un désir à jamais inassouvi.

Pour que le monde s’enflamme de curiosité. Pour que tout le monde décolle.

J’en sens le souffle dans le regard désorienté des héritiers de mon âge. Dans le goût timide qu’ils ont les uns pour les autres malgré tout.

Dans cette inquiétude qui les serre épaule contre épaule sur les bancs glacés de l’école du crime.

Peut-être ne pourra-t-on jamais s’aimer pour de bon. Mais, de là à se haïr tout à fait il reste une marge. Une toute petite. Un filigrane.

En ce soir d’insomnie je pense aux camarades qui ont trinqué, notamment celui qui s’est fait tabasser par de jeunes paysans en bio pour avoir voulu se mêler d’une AG.

Je pense aussi à ceux qui ont trahi leur cause. Et je n’en finis pas d’espérer que, de tout ceci, quelque-chose se relève.

Après tout, les teuf nous ont tous faits: On a appris à caresser l’idée de prendre un peu soin les uns des autres, spontanément.

Il y a toujours des postures que l’on brûle d’essayer comme un blue jean, des fois que ça fasse bander quelqu’un d’un peu naïf.

Parce-que j’arrive après la fête et qu’une trentenaire peut avoir beaucoup à dire sur les lendemains d’ébats, j’en retiens une chose…

En free party, nous avons tous à peu près fait la même découverte, certains avec violence, d’autre avec douceur:

C’est un fait avéré, on fait tous caca.

Toute la magnifique et urgente question qui reste en suspens, c’est: “Et maintenant qu’est-ce qu’on fait d’autre”?

Les Enragé-e-s