LES PHALANGES DU DÉSORDRE NOIR

Article publié en octobre 1993 dans le n° 40 de la revue REFLEXes

L’habitude pour les militants d’extrême droite d’aller courir les champs de batailles pour aller combattre le communisme est très ancienne. Sans remonter jusqu’à l’armée de Denikine ou jusqu’aux volontaires étrangers dans les divisions SS, on nepeut que constater que la liste des pays et des conflits ayant attiré des activistes néo-fascistes est longue : Liban (chez les phalangistes), Birmanie (chez les Karens – une minorité nationale catholique qui affrontent le gouvernement), Angola (dans l’Unita de Jonas Savimbi), Afrique du Sud, Rhodésie, Afghanistant, Irak… et aujourd’hui la Croatie

Fin 1991, des mercenaires français s’engagent dans la Légion noire croate (ou Brigade spéciale anti-terroriste) dirigée et financée par un Croate, Mladen (surnommé Mladen le Noir). La Légion et son chef tirent leur surnom de la couleur de leurs uniformes. Mladen aurait vécu sept ans en Suède où il tenait un restaurant avant de rentrer en 1990 en Croatie à Zagreb où il créa une agence de voyage et une entreprise d’import-export de fruits et légumes. Il aurait vendu l’ensemble de ses biens 550 000 DM pour financer son groupe militaire.

photo tirée du n° 40 de la revue REFLEXes

Parmi les Français engagés dans cette Légion noire croate, des militants de l’organisation nationaliste-révolutionnaire Nouvelle Résistance : Nouvelle Résistance était en pleine création pendant l’été 1991, lorsque des militants de la région Rhône-Alpes et de Nice partirent chez les Croates. Les premiers à partir ont été deux Lyonnais : un militant NR Damien Lamotte et un militant NS Stéphane Pezon (alias Le Fauconnier). Ensuite, un groupe de Grenoblois s’est rendu à l’automne en Croatie, dont le leader local de Nouvelle Résistance André-Yves Beck. Des militants du Sud-Est et d’Angers ont aussi combattu dans les rangs croates. Nouvelle Résistance aurait maintenu une présence chez les Croates depuis ce temps-là, même si ses militants ne sont restés pour la plupart que quelques mois. Fin 1991, un de leurs militants, « Pierre André B. » fut grièvement blessé par l’explosion d’un obus et un militant nationaliste-révolutionnaire britannique « David C. » capturé par les troupes serbes, fut torturé et exécuté. En juillet 1992, le membre du bureau exécutif de NR chargé de ce secteur (il aurait combattu lui aussi en Croatie)[1] fait sa tournée d’inspection parmi ses camarades ; à son retour, il est interrogé et gardé à vue pendant seize heures. Il précisera plus tard que chez les militants de Nouvelle Résistance engagés dans les combats en Croatie, certains ont été para, certains ont déjà combattu et l’un d’entre eux se serait même engagé dans le mouvement de guérilla anticommuniste angolais l’UNITA. Des militants tercéristes espagnols et italiens se trouveraient aussi en Croatie dont Alemano (ex-secrétaire général du Front de la Jeunesse, un partisan de la tendance Rauti)[2]. Les militants nationaux-révolutionnaire participent aussi au soutien humanitaire : en effet, deux des principaux dirigeants de Forum Provence, Thierry Mudry et sa femme Christiane Pigace (par ailleurs prof à l’Institut d’Études politiques d’Aix-Marseille) organisent depuis le début de l’année 1993 des convois humanitaires (pour ramener des blessés) à travers l’association Secours Ambulancier de France et l’association Bosnia qui a participé pendant l’été 1993 à l’opération Mir Sada (la Paix Maintenant) avec l’association lyonnaise Équilibre.

En novembre 1991, Michel Faci se rend en Croatie avec son comparse Nicolas Peucelle (alias Müller[3]) pour prendre contact avec le Parti du peuple croate (HSP) et son armée, la Force de défense croate (HOS — Hrvatske Oruzane Snage). Le Parti du Peuple croate est dirigé par Dobroslav Paraga, qui serait un ancien étudiant militant des droits de l’Homme, plusieurs fois emprisonné sous le régime de Tito[4]. Le HSP se revendique l’héritier du mouvement nationaliste Oustacha. Certains des militants du HSP arborent même l’insigne des oustachis. Le mouvement Oustacha a été créé en 1929 par Ante Pavelic qui fut à la tête du nouvel État croate d’avril 1941 à 19456. En totale collaboration avec l’armée allemande, les oustachis participèrent aux persécutions contre les Juifs et aux massacres d’une partie de la population serbe.

Faci et Peucelle sont envoyés avec d’autres combattants français à Vinkovci dans l’unité de Tomislav Madi — qui tire son surnom de Major Chikago du fait qu’il aurait vécu dans cette ville américaine. C’est dans cette unité de 60 à 90 hommes aussi appelée brigade Condor que l’on trouve des volontaires allemands, autrichiens, belges et britanniques. Faci crée un groupe spécial appelé groupe Jacques Doriot. Du nom de cet ancien responsable du Parti communiste français qui fonda en 1936 le Parti populaire français, puis en 1941 la Légion des volontaires français contre le bolchévisme (Légion qui ira combattre sur le front de l’Est avant d’être intégrée au début de 1945 à la division SS Charlemagne). Doriot s’y engage en juillet 1941 et meurt le 22 février 1945 mitraillé par deux avions, probablement allemands[5].

photo tirée du n° 40 de la revue REFLEXes

Faci était présent en Croatie pendant la campagne d’automne-hiver 1991-1992 et il y repart pendant l’hiver 1992. En décembre 1992, il est blessé. Une partie de la logistique de la brigade de Faci (en particulier « l’aide humanitaire ») transite par une association de La Garenne-Colombes Slavonie libre. Cette association est dirigée par Michel Faci, son frère Thierry, Bruno Renoult, un vieux complice de Faci et Jean-Michel Gateau. Jean-Michel Gateau est le frère de Georges-Alain Gateau qui fut membre de la FANE (comme Faci) puis du Parti nationaliste français puis se rapprocha du MNR. C’est aussi un familier des pèlerinages de Dixmuide et des repas anniversaires de la naissance de Hitler. Il est aujourd’hui proche du Cercle franco-hispanique.

Le groupe des volontaires étrangers est au repos depuis le début de l’année 1993, le président Franjo Tudjman ayant visiblement décidé de camoufler les unités trop marquées politiquement. En effet, il s’attaque à son aile d’extrême droite : Dobroslav Paraga, le leader du HSP a été inculpé le 18 février 1993 de terrorisme et trois autres responsables de son parti (Ante Dzapic, Mile Dedakovic et Ante Prkacin) ont été accusés d’activités contre l’État croate — dont la création d’une armée, le HOS, qui « a mis en péril l’ordre constitutionnel » dans le but de « prendre le pouvoir civil et militaire en Croatie. » Paraga avait déjà été arrêté le 22 novembre 1991 avec son adjoint Milan Vukovic après que le commandant de la défense de Vukovar (le lieutenant-colonel Mile Dedakovic) eut critiqué le laxisme du gouvernement dans l’organisation de la défense de Vukovar.

Un autre mercenaire français, Gaston Besson, 26 ans, a combattu dans le 6ème bataillon du HOS. Il décrit Chikago comme « un fou furieux qui nous faisait faire n’importe quoi, sortir droit devant, dans les lignes, et accrocher l’ennemi au hasard » et raconte les derniers mois du HOS sur le front : après une dure campagne en novembre et décembre 1991, arrive « l’accalmie, la milice du HOS a commencé à recevoir moins d’armes. À la fin du mois de mars, le QG du HOS à Zagreb a mystérieusement sauté. C’était la fin du HOS. Sur le front, je commandais un groupe de douze hommes. Ça s’est très mal terminé. Tout le groupe a été fauché dans une opération. »
Après la liquidation du HOS, les mercenaires et volontaires étrangers ont été intégrés dans la Garde nationale croate (HVO) où combattait Dominique Gay (militant d’extrême droite du sud de la France, membre du groupe Edelweis, mouvement proche du Nouvel Ordre Européen) quand en juin 1992, il est tué en Bosnie-Herzégovine.

Fin 1991 est aussi formé le premier peloton de volontaires étrangers commandé par un Espagnol, Eduardo Flores. Eduardo Flores[6], 33 ans, est, selon le magazine Searchlight[7], né à Santa Cruz en Bolivie d’une mère catholique espagnole et d’un père juif hongrois. Flores passe de nombreuses années à Budapest où il est un membre actif des Jeunesses communistes avant de faire son service militaire comme garde frontière à l’aéroport de Budapest. En 1988-1989, il commence à travailler pour le correspondant du journal de droite barcelonais la Vanguardia, Ricardo Estarriol, par ailleurs membre de l’Opus Dei, un ordre catholique très conservateur qui fut un des piliers du franquisme. Estarriol et Flores se rendaient souvent dans les bureaux de l’Opus Dei à Vienne. Flores couvre pour son journal les événements de Hongrie, d’Albanie et de Slovénie. Fin août 1991, il se rend en Croatie et s’engage dans la Garde nationale croate, il se retrouve cantonné près de la frontière serbe dans le village de Slovo, au peuplement d’origine hongroise. Avec un américano-croate Johnny Kosic et un Hongrois du village, ils préparent ensemble leur idée de brigade internationale, créée le 3 octobre 1991 et qui sera tout de suite reconnue par le régime de Tudjman. De nombreux volontaires étrangers vont rejoindre cette unité dont un tireur d’élite portugais Alejandro Cuñan Fernandez, un mercenaire espagnol expert en explosif et en sabotage Alejandro Hernandez Mora et un Gallois, ancien de la Légion étrangère française, Stephen Hannock. De fortes suspicions portent sur l’implication de Hannock et de Flores dans la mort de deux journalistes, l’un suisse, Christian Würtenberg, qui s’était engagé dans la brigade internationale pour enquêter sur des liens possibles entre Flores et les trafics d’armes de drogue, et l’autre britannique, Paul Jenks, qui enquêtait sur la mort de Würtenberg.

En juin 1992, ce groupe est amalgamé à la 108ème brigade bosniaque, forte d’une soixantaine d’hommes, divisée en trois groupes dont un totalement composé d’Allemands, d’Anglais, de Canadiens et de Français. Parmi ces derniers, un Parisien de 25 ans « Robert[8]» qui se serait déjà battu chez les Karens puis au Surinam chez les Bushnegroes et « François », un Français de 31 ans mort le 26 décembre 1992.

Une autre famille de l’extrême droite participe au soutien des Croates : Le Front national.
D’une part le FN fait dans le soutien humanitaire avec l’association Croatie Libre de Cagnes-sur-mer, animée par Daniel Perrier, responsable du FN à Cagnes-sur-mer, et l’avocate Marie-José Bertozzi. Cette association organisa un convoi en juillet 1991, puis en novembre 1991. C’est dans ce dernier convoi que prit place Marie-France Stirbois. En novembre 1992, des sympathisants du FN du Vaucluse (Dominique Blin, ancien militaire d’Orange, Bronzoni de Carpentras et Serge Michel de Vacqueras) organisent un convoi humanitaire ; à leur retour, ils sont interceptés par la douane slovène qui trouve plusieurs armes dont des kalachnikovs et des grenades. Dominique Blin avait donné comme contact l’adresse et le numéro de téléphone de la permanence à Orange de Jacques Bompart, conseiller régional et leader dans le Vaucluse du Front national.
René Monzat, reprenant des informations de Minute[9], rapporte qu’une dizaine d’étudiants nationalistes et catholiques du Cercle Saint-Louis de St-Nicolas-du Chardonnet avaient quitté la France en direction de la Croatie fin septembre 1991, et même si le convoi était humanitaire, certains n’excluaient pas d’y rester. Monzat rappelle que le Cercle St-Louis organise des activités sportives toutes les semaines, dont du parachutisme sous les ordres d’un ancien de l’OAS, le colonel Chateau-Jobert. Toujours à l’automne 1991, Rémy et Michel Daillet, les deux fils du député CDS de la Manche Jean-Marie Daillet, combattaient dans la Garde nationale croate.
Alain Sanders (Chrétienté-Solidarité et Présent) couvre pour le quotidien catholique intransigeant la guerre en ex-Yougoslavie et s’est régulièrement rendu en Croatie, comme par exemple pour la Toussaint 1991, puis il participa avec Bernard Anthony (dirigeant de Chrétienté-Solidarité et député européen du FN), Thibault de La Tocnaye (par ailleurs membre du comité central du FN et conseiller régional de la région PACA), Jean-Marie Le Chevallier (député européen du FN) et Jacques Barthélémy (un habitué des voyages en Croatie) au convoi humanitaire parti le 19 décembre 1991 d’Avignon. Ils ont rencontré pendant leur voyage Paraga et Mile Dedokavic du HSP. Chrétienté-Solidarité, qui développe trois axes de soutien à la Croatie (parrainage d’enfants, soutien aux blessés et aux combattants[10]) a remis ça en juillet 1993 en organisant du 17 juillet au 24 juillet son camp d’été à Crikvenica en Croatie. Si le soutien humanitaire (rebaptisé moral et politique) semble être la première préoccupation de ces cathos intégristes, l’engagement militaire n’est pas exclu par Francis Bergeron : « la Croatie c’est une aventure. C’est en Europe, à quelques heures de voiture, la possibilité pour nos jeunes militants de vivre une aventure utile grâce à l’action caritative ou de vivre une aventure militaire… Cette expérience-là quand on a vingt ans, il faut avoir eu l’occasion de la faire[11]

REFLEXes

  1. C’est vraisemblablement André-Yves Beck de Grenoble.[]
  2. Le quotidien La Truffe avait à l’automne 1991 découvert que les mercenaires italiens utilisaient des journaux de petites annonces. Le recrutement des activistes passaient par le mouvement Renaissance Nationale, 71 Palombara Sabina à Rome, dirigé par un néo-fasciste Andrea Insabato.[]
  3. Nicolas Peucelle est né en 1963 à Berlin, il aurait été un des premiers à pénétrer dans le palais présidentiel de Ceaucescu en décembre 1989. Un an plus tard, il part avec Faci en Irak puis rentre sans combattre. En février 1991, toujours avec Faci, il crée l’association des Amis de l’Irak. Peucelle à deux grandes passions : le culte du Dieu Thor et les armes. Il collabore à des journaux de militaria et collectionne les armes (René Monzat, Enquêtes sur la droite extrême, op. cit p. 28). Le 6 juillet 1991 à 2 heures du matin, la remise à Courbevoie où il entreposait une partie de sa collection explose et blesse grièvement un pompier. Combattant en Slovénie, il apprend cette histoire et rentre en France se constituer prisonnier. (Libération 25/07/1991). Malgré une inculpation pour blessures involontaires et pour infraction à la législation sur les armes et explosifs, il sort très rapidement de prison, et en novembre 1991, on le retrouve aux côtés de Faci en Croatie.[]
  4. Selon Libération du 23 et 24 novembre 1991.[]
  5. Pierre Milza, Le fascisme, p 76-77 et 149-150, Éditions MA, Paris, 1986.[]
  6. Ou Eduardo Roza Runtoflores.[]
  7. In «Germany’s secret balkans plan» Searchlight n°205 juillet 1992.[]
  8. Vraisemblablement Gaston Besson qui a écrit avec Marc Charuell son récit de guerre dans les rangs croates Putain de Guerre.[]
  9. du 9 octobre 1991.[]
  10. Ils recherchaient en juin 1993 une centaine de bérêts verts de la Légion ![]
  11. Présent du 10/06/1993.[]